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Max Pinchard et la Maison de la Culture du Havre

Max Pinchard et la Maison de la Culture du Havre

Informations :

Date : 22 nov. 2012
Auteur : Bruno Pinchard
Publication : Maison de la Culture du Havre, cinquantième anniversaire de sa fondation

Contenu :

MAX PINCHARD ET LA MAISON DE LA CULTURE : « l’héritage de la noblesse du monde »

 Membre fondateur de la Maison de la culture lors de sa fondation en 1961, secrétaire, puis Président de 1964 à 1968, Max Pinchard aura vécu l’aventure des Maisons de la culture dans ses manifestations initiales. Il a appartenu au groupe qui, avec Reynold Arnould, a cherché à entendre dans toutes ses conséquences l’appel de Malraux qu’a résumé la fameuse formule : « Vous pourrez dire que c’est ici que tout a commencé ». En ces années pourtant, le combat de Malraux en faveur de la culture n’a pas encore montré toute sa mesure et c’est seulement avec Bourges, Amiens, puis Nevers et Grenoble que le ministre de De Gaulle poussera jusqu’à leurs ultimes conséquences les principes de son action culturelle. Le discours fondateur sur l’idée de Maison de  culture ne sera prononcé par Malraux qu’en février 1968, à Grenoble. La date parle d’elle-même : le grand dessein de Malraux ne s’énonce que par sa fin et c’est dans le moment de son abolition historique qu’il porte le plus loin son regard : on ne saurait concevoir geste plus significatif de celui qui proclamait que « ce qui unit tous les maîtres, c’est leur référence à autre chose que la vie[1]. »

On a beaucoup épilogué sur le caractère apocalyptique de la conception malrucienne de la culture, elle n’était pourtant pas si étrangère à un temps placé à la charnière entre deux guerres mondiales et le déclin du rayonnement de la France dans le monde. En 1961, Max Pinchard est d’abord un jeune enseignant et son œuvre de compositeur s’est bornée à des musiques de scène et à des œuvres communes avec son ami poète Gérard Murail. Pourtant Max Pinchard, qui a vécu dans sa chair la destruction du Havre et qui avait été au cœur des tentatives nombreuses pour faire renouer la ville avec sa prestigieuse tradition artistique,  s’était assez confronté avec la vie de la culture pour mesurer le bien-fondé des prophéties formulées, presque à l’aveugle, par l’auteur de la Condition humaine et des Voix du silence.

La culture était « l’héritage de la noblesse du monde » : cette formule de Malraux ne pouvait que frapper un homme de trente ans qui mesurait la difficulté de transmettre à tous et à chacun les valeurs d’une civilisation déjà ébranlée dans ses assises. Comment échapper à des lucidités si fortement énoncées ? : « Nous commençons à comprendre pourquoi la culture joue aujourd’hui un si grand rôle : elle est le domaine de transmission des valeurs. « Une civilisation sans valeurs ne serait pas une civilisation, ce serait une société d’infusoires[2]. » Au-delà du phénomène des avant-gardes et de la contestation d’une culture trop liée aux codes de la bourgeoisie, il suffisait d’être tout simplement éveillé en 1961 pour se rendre compte que la culture européenne s’engageait dans une remise en cause sans précédent et qu’il fallait qu’elle entre en métamorphose. Pour cette métamorphose, le futur Président de la Maison de la culture était prêt.

Malraux attendait tout du dialogue des civilisations et de la confrontation des styles et des traditions. Max Pinchard en ses années, plus fidèle sans doute à la tradition havraise, celle du Cercle de l’Art moderne et de la Société de propagande musicale qui avaient connu leur heure de gloire dès le début du siècle, croyait nécessaire de mieux faire connaître la tradition de la musique française, celle surtout qui avait été au centre de la vie locale, avec Claude Debussy, André Caplet, Arthur Honegger... C’est dans cet esprit qu’il s’occupait de l’animation musicale de la Maison de la culture, multipliait les présentations d’œuvres, invitait le Quatuor instrumental de Paris et donnait la parole à Georges Migot pour qu’il expose les principes de son esthétique et préside à la création de sa Sonate pour violon par Maurice Fueri.

Nulle dissonance donc dans cette volonté de reprendre un fil rompu. Celui qui allait présider aux destinées de la Maison de la Culture du Havre de 1964 à 1968 était un homme de terrain, qui ne craignait ni le contact avec le public, ni les délocalisations, ni les surprises de la création. Marc Netter le remarquera et accompagnera son installation à la Présidence de l’établissement. Et c’est Max Pinchard qui soutiendra la politique des chapiteaux sur l’ancienne place du grand théâtre et à coup sûr les coups de vent, à cette époque, ne vinrent pas que de la mer…

En 1968, une autre histoire de la culture commençait et les apocalypses que Malraux appelait de ses vœux allaient rompre avec les vues proprement métaphysiques de leur inspirateur. Ecoutons encore comment Malraux définissait son idée de la culture à Grenoble, au moment où le pouvoir, à la fois culturel et républicain, déjà lui échappait : «  Dans une civilisation religieuse, ce qui assure la vie des valeurs, c’est la religion elle-même. Dans une civilisation non religieuse, c’est ce domaine de référence qui délivre l’œuvre de sa soumission à la mort[3]. »

Max Pinchard était trop conscient du poids de la religion sur la culture pour traiter à la légère un tel « domaine de référence » lorsqu’il devenait l’enjeu majeur d’une culture en train de se faire. Mais lorsque la culture est devenue un simple instrument étatique[4], ne gardant plus que le prétexte de l’expérimentalisme pour maintenir vivant le dessein d’émancipation, Max Pinchard n’a plus retrouvé sa place à la Maison de la culture. Son départ, d’ailleurs, ne se fit ni dans le regret, ni dans l’amertume : entre temps, il s’était découvert compositeur. La Symphonie du Verseau, Le Concerto pour Clavecin, le Double concerto pour alto et violoncelle furent écrits et créés en ces années havraises. Mais désormais le fervent animateur avait d’autres tâches devant lui : mener à bien son œuvre, au Havre et partout où on le requerrait.       

   Bruno Pinchard

 

 



[1] André Malraux, « Discours d’inauguration de la Maison de la Culture de Grenoble », 3 février 1968, in Essais, Œuvres complètes, VI, coll. Pléiade, Paris, 2010, p. 510.

[2] Op. cit., ibid.

[3] Op. cit.,ibid.

[4] Comme l’a montré depuis lors Marc Fumaroli dans un essai qui a fait date, L’Etat culturel, une religion moderne, Paris, 1999.



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