Articles sur Max Pinchard

MAX PINCHARD

MAX PINCHARD

Informations :

Date : 30 déc. 2012
Auteur : François GAY
Publication : Précis de l’Académie des Sciences, Arts et Belles Lettres de Rouen 1010-2011 Page 269-274

Contenu :

           

 

MAX PINCHARD

 

 

                            D'autres membres de notre Académie auraient été mieux qualifiés pour évoquer la vie de notre regretté confrère et son œuvre musicale considérable. La disparition récente de Christian Goubault  nous prive de l'hommage d'un musicologue talentueux ayant si souvent rendu compte des concerts et œuvres de Max Pinchard dans Paris Normandie. Je pense aussi à deux de nos confrères qui partagent avec Max une vision exigeante de la musique : Louis Thiry et Philippe Davenet .

                            Si j'ai accepté de rendre cet hommage à Max en dépit de mon incompétence musicale, c'est en raison des liens anciens - plus de cinquante ans ! - qui nous unissaient et de nos racines communes au Havre.  Je suis donc en mesure, je crois, de cerner trois facettes principales de la vie et de l'oeuvre de notre ami : le professeur chaleureux, l'homme de culture profondément enraciné dans la vie de la Cité, et enfin le musicien et le poète que nous avons connu et aimé.

 

Professeur chaleureux         

 

Max Pinchard a en effet été un enseignant chaleureux, je dirais même charismatique si le terme n'était aussi galvaudé. Il l'a été dès le début, au Havre, ville qu'il marquée de son empreinte et où il continue de compter tant d'amis. L'horizon maritime du Havre n'est pas seulement promesse de voyage, c'est aussi une forme de culture de l'esprit disait -il.

 

Je l'ai connu au lycée François 1er du Havre où je l'ai côtoyé un peu comme élève. Il s'y distinguait parmi une pléiade de bons élèves. On admirait un élan qu'il avait manifesté dès cette époque à la tête d'un petit orchestre de musiciens et comédiens qu'il avait créé. Je l'ai eu ensuite comme collègue : notre différence d'âge n'était pas si grande !..Son dynamisme s'épanouit pendant neuf ans  au « vieux lycée ». Il savait faire aimer la musique avec un grand souci pédagogique. Il publia même, en 1954, une « Introduction à l'art musical », petit volume d'initiation qui eut un grand succès et nous valut, à tous les deux (à l'occasion de mon premier ouvrage didactique de géographie) une séance commune de signatures dans une grande librairie classique du Havre !.

             

La salle de musique du lycée qu'il avait aménagée était devenue un centre de rayonnement musical grâce à des séances d'auditions qui touchaient un public plus large que celui des élèves et incluait souvent ses collègues. La salle où il enseigna porte aujourd'hui son nom, ce qui témoigne de son rayonnement au Havre.

 

Nous formions alors, entre jeunes collègues, dans une ville encore meurtrie par la guerre, des équipes très soudées. Si on me permet une petite anecdote, je l'avais amené à participer à une émission radiophonique alors populaire qui nous avait permis de gagner un assez gros chèque    que nous avions remis au bureau de bienfaisance du Havre : il devait m'avoir inspiré puisque, si j'avais trouvé le nom de l'auteur du morceau musical présenté (Glück) c'est lui qui avait trouvé le nom de la pièce (Renaud et Armide) !

                           

Il ne cessait de se perfectionner sur le plan musical au Conservatoire de Région avec Albert Beaucamp puis à Paris sous l'égide du grand et discret musicien Georges Migot auquel il consacrera un livre remarqué. Ses qualités pédagogiques et ses qualités de compositeur lui valurent d'enseigner à la Faculté des Lettres de Rouen et d'y faire pénétrer davantage la musique contemporaine. Ayant quitté Le Havre en 1972 pour Rouen il ne rompit pas avec sa vocation d'animateur et de pédagogue.

 

Il les manifesta brillamment en particulier au Conservatoire de Grand et Petit Couronne y créant un Orchestre symphonique de grande qualité. J'eus l'occasion d'apprécier ses qualités de chef d'orchestre à la tête de l'Ensemble orchestral de Normandie lors des grandes manifestations du 25ème anniversaire de notre Université de Rouen dont j'avais eu la charge. Il y créa une sorte de poème-concerto qui lui avait été commandé : « Le Creux du Temps » dont Christian Goubault rendit compte avec compétence et émotion dans Paris-Normandie. Je l'avais pressenti pour cette manifestation comme écho à son maître Albert Beaucamp qui avait donné le concert d'inauguration de la faculté des Lettres dans ce bel amphithéâtre Axelrad, devenu depuis un des hauts lieux de la musique classique à Rouen.

 

Homme de culture

 

Mais Max Pinchard a toujours considéré « qu'être en musique » c'était non seulement enseigner et composer mais aussi agir dans la société par l'échange, dans et par la Musique. Il était donc profondément inséré dans son milieu et avant tout comme homme de culture au sens plein du terme.

 

Il manifesta cette exigence très tôt comme Président de la Maison de la Culture du Havre créée en 1962 par André Malraux. Tâche difficile dans une période (1964-1968), propice à toutes les démagogies. Ayant été personnellement un des membres fondateurs de cette institution novatrice mais devenu moi-même rouennais, j'aurais aimé suivre de plus près son action et ses innovations  sur le plan culturel et politique pendant la période qui précéda mai 1968...

         

Cet homme de culture ne pouvait manquer d'être élu membre de notre Compagnie en 1979. Même si ses nombreuses activités et responsabilités le tenaient parfois éloigné de nos réunions du samedi, journée chargée pour lui, il suivait de près nos activités surtout si la musique était en jeu. Ainsi il participa activement à l'hommage rendu par nous au Chanoine Delestre notre ancien confrère ,en 1995, en dirigeant avec son orchestre l'Exultate de Mozart avec le concours de sa fille Sophie-Alice Aguessy-Pinchard ainsi que l'Ave Verum de Schubert. En choisissant l'exécution du Psaume 117 avec la maîtrise Saint Evode qu'il animait régulièrement :il manifestait ainsi la continuité de la tradition musicale normande  comme il l'avait fait au Havre avec André Caplet et Arthur Honegger.

 

Sa participation à la vie de notre Académie il la manifesta de manière éclatante en créant pour elle  le 1er juin 1994 « la Courbe des Saisons », soutenu pour ce concert par le Président du Conseil Régional d'alors, Antoine Rufenacht, qui avait été - lui aussi - un de ses anciens élèves au Lycée François 1er.

    

Je suivais, un peu inquiet, l'élaboration de cette œuvre magistrale car je le savais très occupé. La réussite de ce concert, donné en présence de notre Archevêque dans la Chapelle du Lycée, fut totale. Il réunissait les Choeurs de la maîtrise Saint Evode et les choeurs Concordia : au total 120 exécutants avec le concours  de Sophie-Alice Pinchard-Aguessy. Max dirigea lui même l'Orchestre de Grand et Petit Couronne lui communicant toute son ardeur et sa foi. On a en mémoire cette manifestation splendide qui souleva l'enthousiasme d'un public choisi et très nombreux. Il ne saurait être question, naturellement, de mentionner toutes les manifestations et concerts dont il fut le maître d'oeuvre. Nous voudrions cependant souligner l'intermède musical qu'il donna en 1988 lors du quatrième Forum de l'Observatoire Régional de Prospective à Rouen « Le Monde à l'horizon du 21 ème siècle ». Ce Forum essayait de promouvoir … pour 2001, sous l'acronyme de MUST, une Normandie «Majeure, Unie, Solidaire et Talentueuse». Tout un programme !

     

Sa participation active aux travaux de cette institution novatrice, en particulier dans le domaine culturel - où il insistait  sur l'insertion de la culture dans le développement économique régional - lui valurent d'être désigné, à ce titre, comme membre du Conseil Economique et Social de Haute -Normandie de 1983 à 2001 où il fut président de sa commission des Affaires Culturelles. Il participa ainsi, en particulier, aux travaux sur l'Aménagement du Territoire Régional où je le rencontrai dans le cadre d'un rapport sur « la qualité de l'Espace Normand » ce qui témoignait de  l'ampleur  de ses préoccupations.

    

C'est au titre de cette action qu'il fut nommé (alors qu'il était déjà Chevalier des Palmes Académiques depuis 1968) Chevalier des Arts et Lettres en 1990 au cours d'une cérémonie   présidée par M. Fabius où l'on notait la présence de nombreux membres de notre Académie  représentée par M. Mac Grath et Me Brière, aussi bien que celle de Soeur  Pierre-Marie, animatrice de Sainte Evode, de J.P. Berlingen ou des représentants du Théâtre des Arts : autant de témoins de la diversité de ses amitiés. C'est à juste titre que Laurent Fabius salua une «personnalité attachante dont  la vie s'identifiait à la musique» , saluant «un artiste qui ne s'est jamais enfermé dans sa tour d'ivoire» et «qui avait permis l'accès à l'art à des milliers de jeunes et de moins jeunes ».

 

Musicien et poète

 

Ceci nous amène à une troisième facette de la personnalité de Max Pinchard, la principale peut-être, celle du créateur et  du poète.

 

A vrai dire je suis un peu désemparé pour aborder cet aspect : il y faudrait les qualités et la finesse de son fils Bruno Pinchard, philosophe compétent et homme de culture, ou celles de Philippe Davenet, avec lequel nous avons partagé tant d'instants musicaux, aussi bien à la Galerie Huisse qu'au château d'Etelan ou  au cours de tant de rencontres avec Max..

  

Je me permettrai seulement d'insister sur deux ou trois points pour situer l'oeuvre de Max.

 

Il faudrait souligner d'abord sa conception élevée de la culture, bien éloignée de cette «culture de masse» fustigée par Jean Clair et qu'évoque bien le terme anglais « entertainment ».

 

Cette conception élevée de la culture l'avait amené à me dire quelques réserves, formulées lorsque j'avais introduit pour la première fois le jazz à l'Académie à la fin de mon année de présidence lors de la séance des prix, malgré la qualité des intervenants. Il oubliait peut être qu'il y a aussi de la beauté dans les sanglots de Miles Davis ou les fulgurances de Charlie Parker....Voyait-il dans cette innovation une concession à cette vulgate, que je réprouve pourtant, selon laquelle « tout est culturel » ?. Il est vrai qu'il semble avoir souffert dans certaines occasions à la tête de la maison de la Culture du Havre de  manifestations de la « culture à l'esbrouffe ». Le Normand qu'il était resté était bien éloigné du parisianisme de certains qui se plaisent dans la culture du scandale et de la provocation et du relativisme généralisé qui met sur le même plan les  "installations" prétentieuses et les plus hautes créations de l'esprit..

 

Le second point sur lequel je voudrais insister est l'inspiration religieuse de beaucoup de ses créations. Il faisait sienne la formule du poète T.S. Elliot selon laquelle « aucune culture ne s'est développée sans être liée à une religion ». La culture de la pure célébration de l'homme mène à toutes les déviations, à la défense crispée des particularismes. Au lieu de la cultura animi on a souvent une simple anthropolâtrie.

         

L'inspiration sacrée ou spirituelle de Max se manifesta particulièrement dans le poème musical qu'il avait écrit pour notre Académie, la « Courbe des Saisons » ce qu'avait bien montré Christian Goubault dans sa présentation et intitulé « Un petit fragment d'une perspective infinie », mettant en évidence son inspiration biblique.

 

La région Normande à laquelle il était très attaché fut une autre source d'inspiration. Cet enracinement normand s'exprima pleinement, par exemple, dans son œuvre symphonique de 1977 « La Forêt , le Fleuve et la Ville » qui évoque Rouen mais plus généralement son action enthousiaste  pour la Musique en Normandie.

         

Il serait cependant réducteur de limiter ainsi son inspiration.

 

Max Pinchard était avant tout un poète allant aussi chercher sa lumière chez Corneille ou Nicolas Poussin ou Claudel mais également dans l'amitié qu'il portait à des contemporains proches comme  Gérard Murail que nous avons connu au Havre : le fils de ce dernier, Tristan Murail, ou même chez son fils Bruno (Cantate pour un soleil couchant )  ne l'ont ils pas aussi influencé ?

 

 

A la lumière de ce que je viens de dire on pourra se demander à quelle tradition musicale il s'est rattaché.

 

Il l'indique lui même dans le volume très sensible et attachant que lui ont consacré (2008), peu de temps avant sa mort, ses amis et disciples en particulier Stéphane Bonneau et intitulé « Le chant des voyelles ». Parmi ses maîtres il faut faire une place spéciale à des musiciens Normands et en particulier aux musiciens d'origine havraise comme Honegger, André Caplet, Widor. Il convient également de faire une place particulière à Georges Migot, comme lui musicien discret et sensible par qui il se rattachait à la tradition de César Franck et de Claude Debussy. Il appréciait aussi cet autre musicien issu d'une famille de courtiers havrais, Eric Satie. On trouvera une figuration expressive de ces filiations dans le petit volume «Voyelles» que nous venons de citer (cf. p. 32-33).

Le géographe que je suis  ne peut qu'être sensible à ce mode de représentation graphique avec ses « fleuves », ses «frontières », ses «reliefs », ses «ponts » et ses « tunnels » !

 

 

                            A vrai dire, si on fait un bilan toujours provisoire d'une vie - ce que je fais trop brièvement et maladroitement – elle se mesure souvent à la capacité de transmettre. Il me faut donc souligner en conclusion la capacité de « transmission » de Max Pinchard, transmission d'un système de valeurs à une famille, à des amis, des disciples, à un terroir;... A ceux des siens, ici présents ou non, qui continuent sa tradition d'interprète, de créateur et de poète dans le domaine musical. Je pense en particulier à son fils Bruno – que nous avons entendu dans cette enceinte -, et qui a écrit sur son père de si belles pages.

 

                            Le rayonnement de Max s'étendait bien au delà d'un cercle étroit. Je n'en veux pour preuve que la foule - incluant nombre d'habitants de Grand-Couronne - qui se pressait dans l'église de sa paroisse lors d'un concert en son honneur peu avant sa mort. Beaucoup venaient de fort loin...

  

Oui, Max Pinchard a un noble message à  nous transmettre et notre Compagnie, en particulier, saluera sa mémoire.

    

 

 

François GAY



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