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Max Pinchard est mon père

Max Pinchard est mon père

Informations :

Date : 23 oct. 1997
Auteur : Bruno Pinchard
Publication : 12ème Festival de musique contemporaine d'Evreux 1997

Contenu :

 

MAX PINCHARD est mon père, par Bruno Pinchard

 

            Max Pinchard est mon père, Max Pinchard est mon frère, Max Pinchard pourrait être mon fils, à moins qu’il ne soit mon grand-père. Je ne sais plus où je suis dans le dédale de la lignée, tant le patronyme ancien défie la mémoire du sang. Dans le monde de l’art, les lignages ne se confondent plus avec les descendances car ils obéissent aux lois de l’œuvre qui s’élabore.

            Si je me souviens bien cependant, « Pinchard » est le nom d’une maison dans les mots et dans les sons. Tous les jours, les membres de la tribu sont appelés à habiter d’une façon, et selon un autre point de vue, le monde mouvant de l’invention poétique : « Nom de Zeus, fais chanter la forêt ! » est une apostrophe commune dans cette troupe ambulante. Etre ainsi en famille, c’est apprendre à bouger dans l’œuvre omniprésente selon les exigences d’harmonies ou de contrepoint. Voici qu’un clan ré engendre les structures de la parenté depuis un impératif féerique « Ma fille ! cette mélodie vous attendait », « Vous êtes femme ? Empoignez-moi ce violoncelle ! », «  Mourir ? Je dois bien avoir un Tombeau dans mes archives. ».

            Le clan musicien mène sa bohème. Nul ne sait quand s’arrêtera l’aménagement du tertre antique. Les tâcherons s’affairent autour de l’arche élevée au sommet du sanctuaire. Dévouez la mère au culte de Saint Michel, et la famille est une lignée de vivants qui fait monter une ville de voix concertantes au milieu de la baie orageuse.

            Mais quand parlera-t-on de Max Pinchard ? Puisque vous voulez le centre de la maison, vous l’aurez. Mais, pauvre de vous, sachez qu’il est toujours ailleurs. Vous le cherchez sous son nom, il est déjà dans son œuvre, vous le cherchez dans son œuvre, il résiste dans son nom. Quel est le bon architecte qui voudrait régner au centre de la rose en dédaignant les planches de l’échafaudage ? en plein vent ? Quel est le bon bâtisseur qui ne soit accroché à flanc de mur, ou en train de négocier aux champs un terrain pour la future bergerie ? Vous cherchez le centre, exercez-vous un peu au tout. Il y a cependant du centre dans les souvenirs. Je veux bien en confier un ou deux.

            Max Pinchard, c’est d’abord un bureau. Je me souviens d’avoir appris définitivement dans une mansarde à l’écart de la maison que l’artiste vivait de tabac, d’encre et de papier. « Je te recréerai selon ma puissance, simple vie de ma mère ». Il aura suffi que le père, lui, joue de la clarinette, pour que l’enfant entende le chalumeau de Virgile et recommence la vie naturelle avec les moyens de l’art. J’ai compris le principe de ce renversement parmi les feuilles empilées et les poussières chantant dans la lumière de la lucarne. Adossé au mur, il y avait, blanc et noir comme l’intelligence, le piano. Tu bâtiras sur les touches d’ivoire une maison dans la tempête. Dehors le Havrais passait avec le vent.

            Beaucoup plus tard, je pousse la porte d’une salle des fêtes de banlieue[1]. Peu se sont exercés à laisser les cénacles pour bâtir leurs abbatiales dans les terres en friche. Max Pinchard n’a jamais travaillé que pour une humanité en quête de sa dignité. C’était sa façon à lui d’être fidèle à l’orgueilleuse Haute-Normandie. Il est l’orfèvre de cet or aveugle. Mais je pousse toujours dans mon souvenir cette porte sans résistance et voici le spectacle : l’homme de la mansarde scellée se tient sur une scène violemment éclairée, au milieu de cent musiciens. L’ombre enveloppe les fauteuils encore vides et la violoniste altière[2], debout, concentrée à l’extrême, lance son chant solaire aux violoncelles soumis. Dans la banlieue lointaine, j’entends le deuxième mouvement du Concerto pour violon de Beethoven. Il y a des gens pour appeler « action culturelle » cette percée de lumière dans les soubresauts de la civilisation.

            Il faudrait boucher les interstices entre ces deux souvenirs éloignés dans le temps. J’y répugne. Je devrais évoquer un flot ininterrompu de paroles enseignées et enseignantes, un chaos de machines à écrire en bout de course, un mur de photocopieuses pâlies, des rires dans les escaliers, et des visages ruinés par des larmes irréparables : le bord de la douleur et de la discipline dans l’usage des signes.

            Max Pinchard a cru pouvoir faire sien le mot de Nicolas Poussin : « Je n’ai rien négligé ». Il est cet ouvrier attentif qui trace des lignes noires jusque sous les ciels d’Apocalypse, qui aligne des emblèmes cunéiformes sur des échelles de corde quand la terre tourne au pire. Comme elle tourna cette terre, comme jamais ! enchaînant sans répit les Guerres mondiales et froides, les Conciles mitrés et les Unions de la gauche, les murs de béton et les murs d’argent. Et il fallait affronter la civilisation planétaire en marche avec les pauvres instruments de l’écriture ! Décidément, l’homme est un peu d’encre jetée à la face de l’Histoire et l’artiste une nuit qui persiste jusque dans le plein jour de la défaite. Ce siècle fut celui des défaites, mais la nuit réserve d’autres espérances. Chantre de la lumière de Pâques, mon père n’aura jamais oublié du fond de quelle nuit il devait « sortir au jour ».

            Le grand office du christianisme romain a accompagné tout au long de son parcours cette volonté d’œuvre. D’aucuns pourront juger que le pur service de l’art s’est trouvé perturbé par cet élément hérité, trop énorme pour entrer dans la cristallisation régulière du tympan intérieur. Le même jugement s’est abattu sur les grands artistes chrétiens du siècle. Mais que vaudrait l’affairement du musicien parmi les sons muets, si les mots de la liturgie ne venaient à son secours ? Que signifierait la tâche des tailleurs de pierre et des manœuvres sans le génie des religions qui viendra sacrifier sur la table d’autel hissée à si grand effort ? Max Pinchard est peut-être un médiéval, mais c’est parce qu’il dédaigne les Babel. Ce n’est pas une petite tâche que de vérifier ainsi, ligne à ligne, les versets d’une Genèse si ancienne. La révolte absolue aurait eu sa grandeur dans un siècle de Titans. Max Pinchard a jugé qu’une foi convenait mieux à un siècle qui ne voulait connaître que des hommes. Il restait à leur annoncer que, parmi eux, un dieu meurt et ressuscite.

            Délaissant les souvenirs incertains de l’héroïsme, le musicien a cherché un style personnel qui ne renonce à rien dans la mémoire musicale des siècles qui nous ont précédés. Cette percolation lente est rassemblée dans des nœuds contrapuntiques forts, dont se libèrent des lignes fidèles à la tradition grégorienne. Vitesses, cris, ruptures favorisent l’accès à des expansions soudaines parmi le champ des dissonances : un hymne barbare et précieux sourd de cette nef à ciel ouvert. On croirait voir grimacer le masque des ancêtres auprès du tombeau des vierges. Une ombre romane couvre des perles florentines. L’organiste de la paroisse a des fiertés de trouvère.

            Ardennais, Breton et Normand dans un même sang, cet art ne saurait être régionaliste, à force de mêler les patois du Nord et de l’Ouest. Tantôt ouvrier, tantôt soldat oublié, il ne traverse les grandes plaines que pour s’ouvrir davantage à une transparence où il est loisible de déchiffrer l’approche de la mer. J’ai deux mots à dire sur cette mer qui traverse les siècles et les frontières.

            Laissons de côté la mer qui, après l’estuaire, longe la côte d’albâtre. Tout le monde a vu sur ces bords, dans chaque bourgade, dans chaque église, Max Pinchard mener une célébration fervente au service des communautés les plus diverses. L’orateur, le chef d’orchestre, le chef de chœur s’est toujours montré à la recherche d’une unanimité rédemptrice. Hommage aux musiciens qui ont associé leur fidélité à cette longue entreprise. Approchons-nous maintenant d’une mer plus secrète.

            Rappelons pour commencer quelques principes. Il saute aux yeux de chacun qu’il n’y a rien de plus vain que les œuvres des hommes. Toute écriture est une cendre, tout service de l’art une rebuffade, tout don une tragédie en puissance. Dans cette amertume qui fait l’homme mûr, on se souviendra de ceci : quiconque trace un signe convoque un dieu ou un mort. Quiconque marque d’une entaille propice la terre qui lui fut donnée, voit se presser la foule des ombres. Déclarons l’art odieux et vain, c’est le moins qu’exige le prophète en nous, mais reconnaissons le pouvoir des signes.

            Nous avons quitté la mer de vue ? Nous ne regardons plus que le mégalithe ? Quelle erreur ! Nous sommes immergés : dans le signe, coule le sang de la communauté. L’artiste est embarqué sur cette mer. La formule qui sauve l’art de son étroitesse native se résume à ces mots : il fait l’homme médium des ombres et aventurier de l’océan humain.

            Max Pinchard, jeté dans l’histoire, a retrouvé la chaîne d’or. Je célèbre cette victoire plus haut que toute beauté. La beauté est donnée aux siècles élus, la transmission est réservée aux siècles communs. Se trouver des ancêtres dans un siècle commun, ce n’est pas seulement besogne de généalogistes, c’est tâche d’artiste en quête d’une tradition primordiale. On n’a pas mesuré le pouvoir de Max Pinchard, si l’on n’a pas connu, lu ou écouté les hommes qu’il a su rassembler tout au long de sa vie : Georges Migot, le plus grand de tous par la profondeur de ses racines ; Gérard Murail, mémoire de poésie universelle et initié à ses heures ; Marc Delau, l’ombre fidèle au bord du chemin d’angoisse et André Chardine, alchimiste des pieux poèmes sous la lente pluie de Fécamp. Il faudrait en citer tant d’autres qui n’ont pas l’avantage d’avoir été les premiers.

            Mon père a eu le juste pouvoir de délivrer quelques hommes de leurs limites pour en faire des héros tutélaires. Et il a fait de même avec certains accords et certaines inflexions, jusqu’à les accorder à la vibration universelle. Il a peuplé de stèles des enclos que le siècle avait délaissés. Ce pouvoir est un pouvoir de sculpteur qui devine le symbole et son autorité dans la matière obscure. A la réflexion, je crois que le compositeur Max Pinchard est plutôt un sculpteur. Il a pris le parti de la mer et du vent et s’est attaqué à la falaise. Si vous voulez le suivre, ne vous attardez pas à la musique, allez sonder les sources de l’Océan.

 

                                                                                                                      Bruno Pinchard

 

 



[1] Grand Couronne

[2] Annie Jodry



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