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Max Pinchard au large par Bruno Pinchard

Max Pinchard au large par Bruno Pinchard

Informations :

Date : 8 janv. 2008
Auteur : Bruno Pinchard
Publication : Le Chant des Voyelles

Contenu :

   Max Pinchard au large

                                                         Serviteurs de la musique

      Rien n’est plus faux que de croire que le monde de la musique classique n’est formé que d’une seule pièce. Quel rapport peut-on établir entre le « baroqueux » qui torture sa corde en boyau  et le Maître du Philarmoniker s’extrayant de sa Porsche Turbo ? Quel rapport entre les dandys soucieux des festivals et les tâcherons enthousiastes des conservatoires, entre les chroniqueurs tueurs patentés et les acrobates du toucher impondérable, entre le son filtré des cabines d’enregistrement et la solitude des ménestrels sans public ? Et quel rapport, même, entre les différentes faces des musiciens, entre Beethoven implorant sa bien aimée de lui tricoter une veste en peau de lapin et l’auteur des complications de la Grande Fugue ? Entre Richard flattant les vices de Louis II et Wagner superposant les leitmotiv selon la loi de l’Anneau ? Entre Ravel enfant des sortilèges et Ravel attendant dans sa voiture d’infirme ?

       Il faut s’y faire, il n’y a pas de théorie générale de la musique et l’on trouve de tout entre les deux oreilles des musiciens : des paillettes de fêtard, des nuits d’insomnie, des romances à trois sous, des ambitions de chef de guerre, des vengeances shakespeariennes et des charités d’hôpital, toujours dans un même souffle des rêves impériaux poursuivis jusqu’à la tyrannie et des humilités de vierge sanglotante. Pourtant, pourtant, il y a peut-être une différence universelle qui partage ce peuple de gueux, ce peuple de vérolés, ce peuple de montreurs d’ours : parmi eux, il y a ceux qui commandent la bataille depuis le bunker de leur oreille absolue et ceux qui emportent la tranchée du public à la baïonnette. Max Pinchard fait partie de la seconde classe.

      Ce sont ceux  que  la première rafale emporte, Péguy en témoigne assez. Mais s’ils survivent assez pour qu’on se souvienne d’eux, ils appartiennent au peuple des braves qui auront combattu sous plus grand qu’eux. Pourtant ils ont répondu présent au jour de gloire. Ils n’ont pas cherché à être remplacés comme tant de fanfarons du bon goût qui, décidément, avaient mieux à faire ce jour-là. Ils se sont sacrifiés aveuglément, mais ils ont connu l’ivresse des grands chocs humains. Ce sont les obscurs, les sans-grade, les Homère improvisés de la veillée d’armes et les Rimbaud de la mitraille d‘un jour. Pour eux, on lève des drapeaux, mais leurs noms se confondent avec la boue des champs de bataille et l’anonymat de la fosse commune.

                                                              La grande famille des musiciens

      Il y a un lien définitif entre le musicien et la fosse commune, on le sait depuis un certain jour d’hiver 1791. Max Pinchard a la chance insigne que quelques amis aient voulu marquer son nom d’une pierre blanche. Grâce à eux, le compositeur-professeur-directeur-critique-musical-chef-d’orchestre-animateur-conférencier va entrer dans l’aventure de la reconnaissance au milieu d’un cercle d’amis choisis et attentifs. Tous les artistes n’ont pas cet honneur et des géants ont connu des issues bien plus solitaires. C’est assez dire que Max Pinchard a attendu longtemps, mais que son œuvre aura connu un écho, un commencement d’estime, une insensible approbation que l’époque bruyante aurait pu recouvrir définitivement. La liste des contributeurs, des remerciements, des souscripteurs de ce volume parle assez éloquemment : il y a une famille attentive autour du berceau de cette musique et pas un des souvenirs qu’elle brasse jusqu’à la dernière goutte n’a été perdu. Ils sont là, ils ne l’ont pas toujours été, mais les voici, ils n’ont pas oublié l’heure, et sans rendez-vous défini, spontanément, ils se sont rassemblés à l’heure dite pour accompagner l’oeuvre au moment où elle change de dimension et passe de sa contemporanéité à son intemporalité.

     Devant ce peuple surgi de l’ombre que Stéphane Bonneau a réussi à réveiller en un coup de trompe, je me prends à méditer car je ne sais plus si j’assiste à une entreprise réussie ou à un commencement d’apocalypse. Car, au  fond, si tant de femmes et d’hommes sont capables de ce témoignage si poignant aux  heures sombres de notre temps, qui sait s’ils ne sont pas plus, ces discrets, ces invisibles, ces déniés, s’ils ne forment pas des bataillons, des peuples entiers en migration vers quelque jugement salvateur, des nations mortes ou vives, tous alignés,  tous sidérés, tous dévoués à une tâche unique ? Ces gens-là, ces fidèles entre tous, ne forment-ils pas une humanité inconnue, cachée dans les interstices de celle qu’on met tous les jours à l’épreuve et qu’on soumet au seul jugement des critères quantitatifs ? Et s’il y avait des légions d’anges entre les murs qui séparent les hommes identifiables ? Et s’il y avait une humanité éternelle postée en garde auprès de l’humanité souffrante ?

     Mon père avancerait sans doute ici l’opposition classique entre l’Eglise militante et l’Eglise triomphante. Mais qu’importe au fond, ce qui est nécessaire c’est ce sentiment d’une foule anonyme, d’une masse vivante prête à œuvrer, d’un élan de matière et d’esprit qui irait dans le sens de l’hommage et de l’espérance. Ce miracle, peut-être, n’appartient plus proprement à la musique, même si l’on ne compte plus les musiciens qui ont chanté des Dies irae et des Résurrections. Mais la musique a ce don unique insuffler des retournements de masse, des exclamations de couronnements, des effrois de races. Je veux bien croire qu’il y aurait autant de malentendus que de retrouvailles dans ce soulèvement s’il advenait. Mais pourquoi non ? Je le disais pour commencer : le peuple des musiciens n’est pas unifié et bien malin qui pourrait proposer une motivation unique pour les adeptes de la vibration et du silence. Mais tous les fronts que  je vois ici rassemblés semblent porter comme un signe et si, comme je le crois, ce livre est un livre de vie, il constitue comme un premier recensement d’un peuple élu.

                                                          Une échappée maritime 

      Ce livre, je ne saurais le refermer sans une ultime piété. Il est fondé sur le ruissellement d’une eau lustrale, celle de la source sacrée de la nymphe Castalie. Tout est Grèce dans cette mise en perspective et, au fond, c’est juste car c’est le pays de ces muses dont le « musicien » est l’esclave prédestiné. Mais le mince filet d’eau de la Fontaine Castalie arrachée aux griffes du serpent chtonien est-il un chiffre suffisant pour dire toute la dimensions aquatique du musicien qui a composé la Symphonie du Verseau ? A mon sens, ce livre « castalien » ne devrait pas tout à fait cacher qu’il est au service de l’ouest, du plein ouest maritime et océanique, et de l’estuaire occidental qui s’y déverse et s’y voue. Moi je dis que Castalie ne peut faire oublier le Havre de Grâce et que c’est au Havre dans une certaine mesure que revient la parole ultime. On criera au localisme, au provincialisme, au culte douteux de l’enfance et des origines, à une croyance aux ciels premiers et à toute la pouponnerie des tendres vagissements. Mais moi je  réponds que Le Havre mérite pour finir un autre ton et d’autres  hommages.

     Le Havre, c’est la ville détruite et reconstruite,  Le Havre, pour qui est né en 1928, c’est un grand spectre de cendre et de feu qui regarde les vivants qui continuent leur route vers d’improbables futurs. « Nutrisco et extinguo », dit la devise choisie par François Ier, je nourris et j’éteins, il n’a été que trop bien compris par l’histoire. On dira que je dramatise. Mais qui est né en 1928, et qui a subi les bombardements comme l’homme dont on parle ? Il faudrait peut-être faire cesser les enthousiasmes de béton et entendre le cri qui s’échappe du « bassin du roi ». Il faudrait sentir le pouls de ceux qui sont sortis des caves et ont vu. Et sommes-nous sûrs que nous ne verrons pas à notre tour ce qu’ils ont  vu, et dans des proportions encore plus terribles ? Et sommes-nous sûrs que nous n’aurons pas à chanter leur thrène et à épouser leurs fragilités irréversibles ? En la matière, la modestie est de mise. Or ce serait un sens suffisant pour la musique de Max Pinchard que de la nommer : complainte pour une ville en feu, ou berceuse pour une ville à reconstruire. Et ce serait une musique qui ne manquerait pas de prédécesseurs, d’abord chez les poètes. Qu’a donc d’unique Virgile si ce n’est sa façon de raconter l’incendie de Troie qu’Homère a eu la pudeur  de taire ? Mais comment raconter l’histoire de Rome si l’on ne raconte pas comment la cité sainte a été livrée aux flammes quand Enée s’en est échappé ? Je crois que j’énonce ici un des liens secrets qui unissent filialement Max Pinchard à l’auteur des Troyens.

     Qu’on prenne garde aux gens du Havre, ils sont humbles dans l’universelle circulation maritime, ils sont peut-être les témoins du futur par leur sens de la ruine et des lendemains de désastre. Alors le béton victorieux prendra son sens, non pas béton d’origine et fier de sa propre prouesse, mais béton encore léché par les flammes et tentant le défi d’une élévation verticale au milieu de décombres irrémédiables. Le Havre a ce savoir de soi et des autres, et quel étonnement dès lors si un musicien, Havrais parmi les Havrais du bord de mer, a entendu cette sagesse « de Grâce »,  a servi cette mémoire d’estuaire et a renoué avec les sources de cette vitalité vouée à la Renaissance, à toute Renaissance, depuis qu’un roi voulut qu’un tel havre fût voué aux embarquements vers les mystères de l’Hyperborée ? Autre façon, certes, de rejoindre Apollon, mais cette fois par les voies de la mer et des croisières bienheureuses vers la terre où le soleil ne se couche pas.

                                          Une lettre de Pantagruel à son père Gargantua

       Mon cher père, ce n’est certes pas à un fils de tenir ces propos excessifs sur un destin qui, à plus d’un titre, nous est commun, mais il m’a été si agréable et si émouvant à la fois de voir naître les prémisses d’un tel hommage que je ne pouvais faire oublier quelle collaboration de chaque heure fut la nôtre et faire partager autour de nous les espérances et les convictions qui ont nourri le cheminement commun où tu nous devances. C’est pourquoi j’ai pris le risque d’alourdir la barque de notre ami  Stéphane avec ce propos pierreux. Mais je suis sûr qu’il navigue en pleine pêche miraculeuse et que nul chargement ne fera verser la barque qu’il mène de sa main sûre. Après cette courte promenade en mer, je retourne sur la plage dont il s’éloigne déjà et salue la nef pavoisée qu’il engage résolument jusque dans les rayons aveuglants du soleil du soir, désormais planté au ras des

                                             Bruno Pinchard 14 janvier  2008 

 

 

 



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